Guide du lagon
La résilience du lagon
En 2024, le lagon a encaissé deux chocs coup sur coup. Les chiffres sont sévères et ils sont publics. Voici ce qu’on voit vraiment aujourd’hui quand on met la tête sous l’eau — et pourquoi ça change la façon dont on doit s’y comporter.
Mis à jour le 9 septembre 2026
Deux chocs coup sur coup
Le premier n’a fait aucun bruit. Au premier semestre 2024, dans le cadre du quatrième épisode mondial de blanchissement confirmé par la NOAA, l’eau du lagon est restée trop chaude trop longtemps. Le corail a expulsé les algues microscopiques qui le nourrissent et lui donnent sa couleur. Il a blanchi, puis il est mort sur pied.En juillet 2024, 37 % des coraux de Mayotte étaient morts, pour une perte de recouvrement de 20 %.
Le second a duré quelques heures. Le 14 décembre 2024, le cyclone intense Chido est passé sur l’île avec des rafales approchant 250 km/h et une houle de 5,30 m en moyenne au large. Là où le blanchissement tuait sans casser, Chido a cassé : colonies arrachées, massifs retournés, pans entiers de récif réduits en gravats. Sur le frangeant de Mtsamboro, des colonies de Porites de plus de deux mètres ont été déplacées.
Moyennes à l’échelle de Mayotte, pondérées par la superficie des habitats. Campagne de terrain avril-mai 2025, 274 stations. Rapport MAREX / CREOCEAN pour le Parc naturel marin de Mayotte, juin 2025.
Un détail de ce rapport mérite d’être dit, parce qu’il va à l’encontre de ce que tout le monde a retenu : le blanchissement a coûté plus de recouvrement corallien que le cyclone. Chido est passé sur des récifs déjà dévastés par la chaleur. Les auteurs le formulent sans détour — l’impact du cyclone aurait été bien plus lourd si le recouvrement corallien avait été intact au moment de son passage.
Nous publions ces chiffres parce qu’ils sont vérifiables et qu’un opérateur qui vous promet un lagon intact vous ment.
Où, et à quel point
Le lagon n’a pas encaissé de manière uniforme, et l’écart entre les habitats est considérable. C’est l’information la plus utile de tout le rapport : elle dit où il reste quelque chose à voir.
- Double barrière35 %L’habitat le mieux préservé de Mayotte
- Récif Sud44 %
- Frangeants de Grande-Terre60 %
- Pente externe du récif barrière61 %
- Pente interne du récif barrière71 %
- Frangeants d’îlots77 %
- Récifs internes (Surprise, Prévoyante)97 %Les plus touchés
Mortalité corallienne cumulée par habitat (blanchissement 2024 + Chido).
La double barrière, au sud-ouest — une formation rare dans le monde, que Mayotte est l’un des seuls endroits à posséder — s’en sort de loin le mieux, avec 35 % de mortalité cumulée. À l’autre extrême, les récifs internes de la Surprise et de la Prévoyante ont perdu 97 % de leurs coraux : leur recouvrement est passé de 79 % en 2023 à 2 % après Chido.
Ce que le cyclone n’a pas pu atteindre
Voilà l’autre moitié de l’histoire, et elle est bonne : la faune mobile a été épargnée. Tortues, dauphins, baleines et poissons pélagiques ont fait ce que fait tout animal capable de nager — ils sont partis, puis revenus.
- Les baleines à bosse sont revenues à la saison suivante, comme chaque année depuis l’Antarctique.
- Les dauphins résidents n’ont pas quitté le lagon : les mêmes individus sont photo-identifiés d’une année sur l’autre.
- Les tortues vertes continuent de brouter les herbiers et de pondre sur les plages, toute l’année.
- Les raies manta reviennent filtrer le plancton sur la barrière au printemps.
Sous l’eau aussi, la vie est restée. Le suivi de 2026 a relevé des populations de poissons-perroquets en bonne santé — ce n’est pas anecdotique : en broutant les algues qui étouffent le substrat, ils font partie des ouvriers de la régénération. La même campagne a signalé la présence d’un corail bleu(Heliopora coerulea), espèce rare et bon indicateur de la qualité de l’eau.
Le lagon est blessé. Il n’est pas vide.

Sous la surface
Un récif qui repart, ça se voit à l’œil nu
Des jeunes colonies de quinze centimètres s’installent sur les coraux morts. Ce sont elles qu’il faut apprendre à regarder.
Ce qui repousse déjà
Un corail n’est pas une plante : c’est une colonie de minuscules animaux, les polypes, qui bâtissent ensemble un squelette de calcaire. La reconquête d’un récif passe par deux chemins.
Le recrutement
Les colonies survivantes libèrent des larves qui dérivent puis se fixent sur un support dur. Le rapport de 2025 relève un effet inattendu du cyclone : en balayant les colonies mortes encore debout, la houle a libéré du substratfavorable à l’installation de nouvelles recrues. Une fenêtre s’est ouverte.
La croissance
Les coraux branchus comme les Acropora peuvent gagner plusieurs centimètres par an ; les massifs, en boule, comptent en millimètres — mais ce sont eux qui tiennent la structure. Sur les zones les plus favorables, on observe aujourd’hui des colonies de quinze centimètres poussant sur des coraux morts.
À cela s’ajoute une aide humaine. Depuis 2021, le programme Future Maore Reefs, porté par l’IRD avec le Parc naturel marin et le centre universitaire de Mayotte, installe des récifs artificiels et bouture des coraux. Les résultats publiés après Chido sont encourageants : les structures immergées en 2022 n’ont pas été déplacées par la houle, et le taux de survie des boutures atteint 90 % sur le récif de la Surprise, contre 55 % à Petite-Terre et 46 % à Longoni.
Cette fenêtre n’est pas acquise. Elle dépend directement de la clarté de l’eau, donc du ruissellement et de l’érosion des sols, et du niveau de pression exercé sur les récifs qui ont tenu. En clair : de nous.
Ces chiffres, quelqu’un est allé les chercher sous l’eau, station par station, au printemps qui a suivi le cyclone. Ce sont nos bateaux qui ont emmené les scientifiques du Parc naturel marin de Mayotte sur les sites de mesure.Les récifs dont parle cette page, notre équipage les a vus se faire compter.
Inventaires de poissons, suivis de l’état des récifs, prélèvements, repérage d’herbiers profonds : ces campagnes embarquent régulièrement à bord.Voir nos partenaires scientifiques
Le peuple du récif
Environ 760 espèces de poissons sont recensées à Mayotte et sur les bancs de Geyser et Zélée, et l’inventaire n’est pas clos : de nouvelles espèces sont décrites régulièrement, notamment entre 50 et 150 m de fond.
Le corail n’est pas un décor : c’est un immeuble. Chaque anfractuosité abrite quelqu’un. Quand une branche casse, ce n’est pas un caillou qui tombe, c’est un logement qui disparaît — et les poissons qui en dépendaient s’en vont avec lui. C’est pour cela que l’état du corail décide de tout le reste.
On croise aussi ce à quoi personne ne s’attend. Les calmars de récifse déplacent en formation, immobiles puis fulgurants, et changent de couleur sous vos yeux. Il arrive qu’un requin-baleine passe, le plus gros poisson du monde, parfaitement inoffensif et parfaitement indifférent.
Trois espèces emblématiques — le napoléon, le perroquet à bosse et le mérou géant — sont protégées par arrêté préfectoral et interdites de pêche. Nous ne les promettons pas : elles sont protégées précisément parce qu’elles sont devenues rares.
Observer sans détruire
Sur un récif en convalescence, les gestes ordinaires deviennent lourds de conséquences. Rien de tout cela n’est contraignant, mais tout compte. Ces règles sont celles du Parc naturel marin de Mayotte ; nous les appliquons à bord et nous les expliquons avant chaque mise à l’eau.
- Ne jamais toucher. Une pression du doigt arrache le mucus qui protège le polype des infections.
- Ne jamais poser le pied. Le platier n’est pas un sol, c’est un organisme vivant. Le piétinement des herbiers est également prohibé.
- Palmer haut et doucement, avec des palmes courtes. Un coup de palme casse en une seconde ce qui a mis dix ans à pousser.
- Ne rien prélever. Ni corail, ni coquillage, ni bénitier — leur pêche est interdite, et même mort, le calcaire retourne au récif.
- Ne pas poursuivre les animaux. Trois mètres minimum d’une tortue, une cinquantaine de mètres d’une raie manta, cent mètres d’un mammifère marin.
- Mouiller sur les bouées. Le mouillage sur les récifs coralliens et les herbiers est interdit par arrêté préfectoral depuis 2018.
- Se couvrir plutôt que se crémer. Les lycras anti-UV sont prêtés gratuitement à bord — plus efficaces qu’une crème, et l’eau reste propre.
Le Parc naturel marin publie un « Guide du lagon » qui rassemble la réglementation et les bonnes pratiques. Nous le recommandons à tous nos passagers.
Pourquoi le choix de l’opérateur compte aujourd’hui
Un lagon fragilisé ne supporte plus l’à-peu-près. Le nombre de bateaux sur un site, la façon de mouiller, la distance tenue face aux animaux, le briefing donné ou pas avant la mise à l’eau : ce sont des décisions qui se prennent à bord, tous les jours, et elles ne se voient pas depuis la plage.
Nous respectons la règlementation concernant l’approche des mammifères marins, et l’équipage est formé en conséquence. Nos pilotes sont par ailleurs formés et autorisés par le réseau REMMAT à intervenir sur une tortue blessée. Nous embarquons 12 passagers au maximum, et nous ne jetons jamais l’ancre sur du corail.
Observer sans détruire, ce n’est pas un slogan : c’est ce qui décide de ce qu’il restera à montrer dans dix ans.
Questions fréquentes
- Le lagon de Mayotte vaut-il encore le déplacement ?
- Oui, et la question mérite une réponse franche. Les récifs ont pris un coup très dur en 2024. Mais toute la faune mobile — tortues, dauphins, baleines, raies, poissons — est intacte, la double barrière est restée en bon état, et les premiers signes de recolonisation sont visibles. Ce que l’on montre aujourd’hui est un écosystème blessé et vivant, pas un décor mort.
- Combien de temps faudra-t-il pour retrouver les récifs d’avant ?
- Les scientifiques qui suivent le lagon avancent un ordre de grandeur de dix à quinze ans pour retrouver des récifs comparables — à condition que les pressions humaines soient contenues et qu’un nouvel épisode de chaleur ne recommence pas tout.
- Le blanchissement, c’est la même chose que le cyclone ?
- Non, et c’est une distinction importante. Le blanchissement est une mort par la chaleur : l’eau reste trop chaude, le corail expulse les algues qui le nourrissent, il blanchit puis meurt sur pied. Le cyclone, lui, casse. À Mayotte, le blanchissement de 2024 a coûté plus de recouvrement corallien que Chido lui-même.
- Peut-on toucher le corail ?
- Non, jamais. Une simple pression du doigt arrache le mucus qui protège le polype des infections, et un coup de palme casse en une seconde une branche qui a mis dix ans à pousser. Sur un récif en convalescence, ce geste anodin coûte très cher.
- Où mouillez-vous vos bateaux ?
- Sur les dispositifs d’amarrage du Parc naturel marin, jamais sur le corail ni sur les herbiers — le mouillage sur récif est d’ailleurs interdit par arrêté préfectoral depuis 2018. Nos navires font moins de 12 m et utilisent les bouées jaunes, de jour, avec veille permanente à bord.
Sources
Les relevés des trois premières études ont été réalisés à bord du bateau de Lagon Aventure. Les scientifiques du Parc naturel marin, de MAREX/CREOCEAN et de l’IRD embarquent avec nous pour atteindre les stations de suivi. Ce que vous lisez ici n’est pas une compilation de documents : c’est le lagon que notre équipage parcourt, mesuré par ceux qui montent à bord.
- Nicet J.-B., Facon M., Poignant A., Pinault M., Beaufort M., Wickel J., 2025. Impact du cyclone Chido et de la tempête Dikeledi sur les récifs coralliens de Mayotte — effets cumulés avec le blanchissement corallien massif de 2024.MAREX / CREOCEAN pour le Parc naturel marin de Mayotte, 64 p.Parc naturel marin de Mayotte
- Nicet J.-B., Wickel J., Facon M., Cuvillier A., 2024. Intensité et impact du blanchissement corallien massif de 2024 sur les récifs coralliens de Mayotte. MAREX / CREOCEAN pour le Parc naturel marin de Mayotte.
- IRD, projet Future Maore Reefs — récifs artificiels et bouturage corallien à Mayotte, résultats des suivis post-Chido.ird.fr
- Wickel J., Jamon A., Pinault M., Durville P., Chabanet P., 2014. Composition et structure des peuplements ichtyologiques marins de l’île de Mayotte. Cybium — 759 espèces recensées.
- Parc naturel marin de Mayotte — réglementation du mouillage (arrêté préfectoral n° 865/DMSOI/2018), règlementation d’approche des mammifères marins et « Guide du lagon ».parc-marin-mayotte.fr




